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Les sculpteurs sur pierre soignent le patrimoine architectural

Ces artisans d’art créent et restaurent des pièces d’exception en pierres naturelles

Regula Eckert

Injustement négligée, la pierre bénéficie d’un regain d’intérêt tant dans la construction, la restauration, l’architecture que dans l’art contemporain. Ce matériau originel aux nombreuses propriétés recèle une riche gamme de textures et de nuances. Molasse, grès, calcaire ou marbre se prêtent à une grande diversité d’ouvrages et oeuvres», relève Alain Vos, marbrier et sculpteur sur pierre à Valeyressous-Rance (VD), membre de l‘Association romande des métiers de la pierre. Parmi eux, les sculpteurs sur pierre créent, copient et reconstituent des statues, bustes, bas-reliefs et ornements architecturaux, ainsi que des objets et oeuvres d’art contemporain. Même si le marteau, la disqueuse et le ciseau pneumatiques allègent le travail de l’ébauche, ces artisans ne peuvent pas se passer d’outils traditionnels tels que la massette, la pointe ou la gradine pour façonner des courbes et des détails avec finesse, tout en ménageant la pierre.

Une formation solide

En Suisse romande, on se forme à la sculpture sur pierre par un apprentissage dual qui aboutit en quatre ans à un CFC. La partie théorique se déroule dans les classes intercantonales du Centre d’enseignement professionnel de Morges (VD).
Durant toute leur formation, un socle de connaissances de base (géologie, matériaux, histoire de l’art, techniques de dessin, construction, taille, gravure, sculpture) est dispensé conjointement aux apprentis des trois métiers de la pierre,
tailleur de pierre, marbrier et sculpteur sur pierre, dans le but de développer une culture professionnelle commune. Cette formation peut aussi s’acquérir en une année de raccordement après un CFC dans l’un des deux autres métiers de la pierre. C’est la voie choisie par Michel Gillabert, tailleur et sculpteur sur pierre indépendant installé à Genève. Maturité artistique en poche, il se lance dans un premier apprentissage de tailleur de pierre pour acquérir les fondements de la
construction et de la rénovation d’éléments en pierres naturelles, concrétisant sa passion pour l’architecture. Afin de donner un tournant plus artistique à son métier, il s’initie à la sculpture sur pierre auprès d’artisans experts dans la restauration
du patrimoine architectural et culturel genevois. Durant une année, l’apprenti réalise des pièces d’exercice et participe à des restaurations d’ouvrages historiques, notamment la chapelle des Macchabées. Côté école, il complète sa formation
par des cours spécifiques de dessin académique, de modelage et moulage, de reproduction au pantographe et au compas, de taille par épannelage (retraits successifs de matière).

Renaissance de la pierre

Depuis trois ans, Michel Gillabert travaille majoritairement en tant que sculpteur sur pierre sur des chantiers privés et institutionnels de rénovation de bâtiments patrimoniaux et de monuments historiques. Il restaure actuellement, en collaboration avec un architecte, des ornements et des pièces sculptées de la façade d’un bâtiment du XIXe siècle en Vieille-Ville de Genève. Les décors végétaux, têtes d’animaux et colonnes adossées en forme d’atlante et de cariatide taillées dans de la molasse sont fortement abîmés. «Les roches sédimentaires sont des matières poreuses sujettes à l’érosion et à la dégradation naturelle. Le processus est accéléré par la pollution urbaine et les pluies acides. C’est pourquoi les éléments et les ornements architecturaux en roches naturelles nécessitent un entretien et des soins particuliers respectant le cycle de la pierre: racler les boursouflures, dégager le motif sous-jacent, retailler sur place les formes rongées, remplacer les éléments désagrégés par une copie à l’identique, greffée dans l’appareillage», explique l’artisan qui, selon les chantiers et leurs spécialisations, travaille aux côtés de Vincent Du Bois, sculpteur sur pierre, enseignant de dessin artistique et histoire de l’architecture. Michel Gillabert a ainsi reconstitué une frise de triscèles et de coquilles, volutes typiques de l’époque dont les originaux ont été perdus. «Simplifiés ou tronqués, plus du tiers des ornements ont disparu depuis les années 1960, s’inquiète le jeune sculpteur qui archive les photos, les empreintes, les moules et les plâtres d’éléments de grande valeur architecturale en vue de restaurations futures.» Vincent Du Bois, quant à lui, s’est chargé de la sculpture à l’identique des bras avariés de deux cariatides d’après un scan 3D reproduit sur une mousse de polyuréthane.

Art et design

Menant de front une carrière d’artisan et d’artiste à l’enseigne de son atelier de restauration, gravure et sculpture, Vincent Du Bois, formé à l’Institut des beaux-arts de Chicago, poursuit une réflexion sur la virtualisation de la société à travers ses
oeuvres en marbre blanc. L’artiste y expose les effets de la révolution numérique sur le monde matériel, à l’image de cette main pixélisée dont la peau lisse semble contaminée par un virus numérique. Et envisage l’avenir de son métier avec optimisme: «L’art et le design contemporain réintègrent l’artisanat de la pierre au coeur de leurs démarches, paradoxalement favorisées par la programmation de machines-outils à commande numérique.»

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