Cybermag / A la une / «Silence, ici on dessine!»

«Silence, ici on dessine!»

La première volée de l’École de BD de Genève conjugue 18 talents et autant de styles. Immersion au sein d’une classe unique en Suisse.

Iris Mizrahi

Dans les combles du 2, rue Necker, à Genève, l’espace composé de niches tamisées et de puits de lumière s’offre aux caractères d’une poignée de jeunes artistes composant la classe de l’École supérieure de bande dessinée et d’illustration de Genève (ESBDi), une institution unique en Suisse. En ce matin d’automne, certains étudiants s’isolent, d’autres travaillent en proximité. Tous sont focalisés sur la réalisation d’un poster inspiré de Plein soleil, le film de René Clément.

Sortir de sa bulle

«Chaque projet aborde une autre époque, un autre univers littéraire ou cinématographique, explique la dessinatrice Joëlle Isoz, qui anime l’atelier d’illustration. Je mets à disposition des étudiants un dossier comprenant de nombreuses références afin qu’ils puissent s’en inspirer. Ils jouissent ensuite d’une immense liberté de création, selon des rythmes et des techniques qui leur sont propres.» Alors que Gabriel recherche des éléments d’ancrage en visionnant le film sur son ordinateur portable, Muriel se lance dans un dessin à main levée: «C’est en faisant que l’idée vient. Le carnet de croquis me permet de poser mes idées, d’aller au fond des choses, de garder une trace de la recherche, de constater le progrès. J’avais un univers assez marqué en arrivant. Il le reste, mais s’élargit. Ici, on ose pousser des portes, sortir de notre zone de confort, ajouter des cartes à notre jeu.» Déjà plongé dans l’exécution de sa composition finale, Simon n’a pas hésité, à 29 ans, à retourner sur les bancs d’école: «J’avais envie d’obtenir un diplôme ES, d’étendre mon réseau, d’évoluer encore et, surtout, de soumettre mon travail à la critique de professionnels de haut vol.» Inséparables, Rafael et Théo confrontent leurs méthodes de création diamétralement opposées. «Je consomme énormément de culture sous toutes ses formes depuis que j’ai 17 ans, confie Rafael. Et tout se construit dans ma tête.» Théo, quant à lui, ne se sépare jamais d’un cahier de croquis devenu véritable bible iconographique. «Je cherche des éléments qui me plaisent et les assemble comme un puzzle.»

Le dessin c’est la vie

«On pense que, pour être artiste, il suffit d’avoir du talent et de l’inspiration, mais il faut avant tout de la technique, poursuit Théo. On se sert de chaque cours pour alimenter notre travail car la BD est un langage complexe, un territoire d’exploration. Avant, je dessinais dans mon coin. Aujourd’hui, je me dis que je pourrais en vivre.» Tous issus d’une formation professionnelle en graphisme ou interactive media design, les 18 étudiants de la volée, âgés de 20 à 29 ans, ont été choisis parmi plus de soixante candidatures. Afin qu’ils soient mieux armés pour vivre de leur travail, Tom Tirabosco, en charge de l’atelier illustration corporate, prépare ses étudiants à répondre à des mandats externes: publicité, presse, etc. «Je les encourage à trouver le bon traitement, à adapter le dessin. On a aussi besoin de bons dessinateurs, pas seulement d’auteurs», assure le bédéiste. Entouré de ses élèves, il passe en revue leur travail d’illustration d’un fait divers pour la presse en les gratifiant de précieux conseils: «L’image doit donner envie de lire le texte. Osez des choix plus radicaux! Quand on compose une image narrative, la tension vient précisément de l’asymétrie.» Mise en réseau, ouverture sur des mandats externes, liens avec des maisons d’édition, le cursus genevois offre de nombreux débouchés au-delà de la bande dessinée. «Cette formation prépare de jeunes auteurs à vivre du dessin, mais aussi à répondre à des mandats plus commerciaux ou à prendre la responsabilité d’équipes dans des agences de communication en tant que spécialiste dessin, intervient Patrick Fuchs, doyen de la filière. Et ceux qui souhaitent développer en profondeur un travail d’auteur pourront
continuer en intégrant directement la deuxième année de l’option Image/récit du bachelor Communication visuelle de la Haute École d’art et de design (HEAD), notre partenaire dans ce projet.»

«Silence, ici on dessine!»