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Les relieurs artisanaux maîtrisent conservation patrimoniale et création

Journaux en ligne et liseuses électroniques ne découragent pas ces artisans qui continuent de former la relève

Martine Andrey

"J’ai une clientèle régulière qui me donne des séries de reliures suffisamment importantes pour assurer le roulement de mon entreprise, assure Charles Duch, propriétaire de l’atelier Au Bon Relieur à Vernier (GE), expert aux examens de fin d’apprentissage et formateur de sa septième apprentie. Et lorsqu’on me donne carte blanche pour relier un ou plusieurs volumes en cuir avec des nerfs et de la dorure, j’ai le grand bonheur d’initier mon apprentie à la reliure d’art», continue le détenteur de quelque 800 fers à dorer (une des plus grandes collections de Suisse).

Création artistique

Courante, soignée ou de luxe, la reliure artisanale se résume techniquement à la couture de cahiers, à la pose d’un dos et de plats rigides, ainsi que d’un matériau de couvrure (le plus souvent cuir, toile ou papier). Cependant, elle engage une succession d’étapes minutieuses exigeant maîtrise technique et sens artistique, accompagnées de temps de séchage et de mises en presse sur plusieurs jours. Bibliothèques, administrations, avocats, notaires, associations, étudiants d’école d’art ou bibliophiles composent le gros de la clientèle. Mais la reliure artisanale s’étend aussi à la création artistique. «Nous nous axons sur la reliure contemporaine pour les particuliers et les artistes, ainsi que sur les séries auto-éditées et l’encadrement type «galerie» de gravures et photos, confirme Tessa Wymann, formatrice et associée de l’atelier dlignes à Vevey (VD). Nous intervenons sur des projets impliquant des processus complexes de pliage de papier ou l’utilisation de matières exceptionnelles en reliure telles que bois ouvragé, ardoise ou tissu brodé artisanalement. Nous détournons alors nos techniques pour réaliser des pièces de décoration, du collage de surface ou de morceaux d’oeuvres d’art.»

Délais et qualité

Outre des délais serrés, une qualité irréprochable régit l’activité des artisans. «D’une année à l’autre, une série doit comporter une même couleur, une composition, un titre et un filet identiques», note Charles Duch. «Parfois, les contraintes imposées par certains de nos commanditaires nous imposent d’être ultra-flexibles et très inventifs pour produire un objet parfait avec des moyens réduits», relève Tessa Wymann. Sans compter quelques déconvenues lors de rénovations d’ouvrages. «Parfois, nous restaurons des ouvrages réparés avec des bandes adhésives, voire du sparadrap. C’est grave, parce qu’en les retirant, on fragilise les feuilles et on réduit la durée de vie du livre», déplore Muriel Mugnier, préparatrice chez Au Bon Relieur. Anticipation, habileté, autonomie et ingéniosité sont requises dès l’apprentissage, pour résoudre des problèmes très variés. «Façonner des livres exige de la précision, du calme et de la propreté, mais c’est le côté créatif du métier qui me plaît beaucoup», explique Willy Pellizzari, qui vient d’obtenir son CFC après quatre ans de formation chez dlignes en qualité d’opérateur de médias imprimés option reliure artisanale. «J’aime voir de beaux bouquins et de belles reliures qui vont durer, ajoute Mélanie Zehfus, apprentie de troisième année chez Au Bon Relieur. Je réalise toutes les étapes de la reliure, de la plaçure à la dorure. Comme je suis débrouille, mon formateur me fait confiance. C’est important pour moi. Et puis, il me montre des détails que je ne vois pas à l’école.»

«De l’or dans les mains»

Aujourd’hui en Suisse romande, les emplois et les places d’apprentissage restent relativement rares. «Actuellement, le gros de la production est réalisé dans les pays de l’Union européenne. Le combat pour les prix les plus bas est le pire fléau lié à l’ère numérique», résume Tessa Wymann. «En reliure artisanale, il y a des tirages papiers qui ne se font plus. Mais on a quand même suffisamment de travail, d’autant plus que nous ne sommes pas très nombreux sur le marché», nuance Charles Duch. Dlignes et Au Bon Relieur participent aux Journées Européennes des Métiers d’Art ou ouvrent leurs portes au public pour des visites ou des cours. «Depuis deux ans, je suis également présent au Salon du livre de Genève, explique l’artisan genevois. C’est l’occasion de me faire connaître et, surtout, de faire découvrir nos savoir-faire séculaires alliés à une technologie actuelle qui améliore la précision de la reliure. C’est aussi pour cela qu’il faut continuer de former des jeunes.» Une conviction partagée par sa consoeur vaudoise: «Se former dans ce domaine peut sembler une mauvaise idée en termes de débouchés. Mais la reliure est un métier magnifique, parfait pour qui souhaite développer des compétences manuelles et artistiques. Quelle que soit l’évolution de sa carrière, le relieur se retrouvera toujours avec de l’or dans les mains.»

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